Accueil > Carnets de route > L'article complet
   
 

Self-help story...

de Herself, le 15-04-2005
 

Vous avez tous, sinon lu, au moins entendu parler ou vu fleurir sur les étals des librairies, ces livres prometteurs de miracles. Les "self-help books" (traduction??) vous assurent qu'en achevant leur lecture vous serez devenus riches, heureux dans votre couple, vous aurez arreté de fumer, fait le deuil d'un proche, decouvert vos talents si bien cachés, pris confiance en vous, etc. En resumé, ces ouvrages vous changent la vie, pour le meilleur, quelques pages de psychologie bon marché par le renommé Professeur je-detiens-la-verité et vous voila transformés. Pour surmonter notre epreuve dans les campagnes de Riverland, dans le sud australien, on aurait bien eu besoin d'une de ces merveilles litteraires pour trouver solution a nos maux, malheureusement nous n'en avions point. Alors on les a ecrit nous-meme, inventant chaque jour un nouveau titre: "Comment survivre a Kingston-on-Murray", "Se faire exploiter et etre heureux", "Aimer sa vie meme quand elle toute pourrie" (...), tous truffés de conseils precieux et judicieux qui n'intéressent personne mais qui nous ont occupé tout au long de nos journées. C'est sur ce modele que j'ai choisi de vous livrer ces 4 semaines de labeur, voila ma "self-help story", ou "Comment transformer un mois en enfer en experience memorable, profitable, voire agreable". 1. Analyser la situation C'est amusant comme le temps a la capacité d'egayer les souvenirs les plus gris. Si je decrivais aujourd'hui mon arrivee a Kingston, vous auriez une peinture des lieux tres edulcorée. Les semaines sont passees et j'ai appris a aimer cette auberge sordide et ses 30 a 40 occupants. J'ai fini par trouver une certaine beauté aux milliers d'hectares de champs d'oignons, j'eprouvais meme une tendresse particuliere pour le petit village qui constituait notre seul lien avec la societé. Pourtant si j'ouvre mon carnet de voyage, je lis ceci: "Mardi 15 mars. K-on-M, au beau milieu de rien. Je n'ai pas vu le panneau frontiere mais j'y suis, au pays de nulle part. J'ai trouvé du travail sans difficulté. On m'a donné l'adresse de cette auberge dont le proprietaire sert d'intermediaire entre les agriculteurs et les voyageurs de passage. Ca s'annoncait bien. Apres 3h de bus depuis Adelaide, j'ai ete deposée au bord de la route avec Merja, Finlandaise. Rien autour a part des vignes, des vignes et encore des vignes. J'ai bien songé a m'enfuir en courant mais Warwick (le proprietaire) est arrivé et nous a emmené jusqu'a l'auberge. Je ne sais pas ce qui contribue le plus a rendre les lieux aussi sinistres: le ciel noir de nuages menacants, la crasse deposee par ceux qui reviennent des champs, l'isolement presque total (le village est a 15 kms!!!!!), les regards vides rivés sur l'ecran de telé de la salle commune, ou bien cette chambre minuscule que je partage avec Merja et 2 filles sur le point de partir. Je commence les vendanges demain (6h du matin!.... J'avais oublié qu'il y avait une vie a cette heure inhumaine...), sous-motivee, sous-payee aux dires des autres voyageurs, et avec le moralometre a zero. Au secours, je veux retourner a Sydney! Je vais quand meme me donner quelques jours avant de fuir ce trou a rats." J'ai complété ces 1eres impressions de plusieurs lignes sur le meme ton, apres quoi je suis allée chercher l'oubli du coté de chez Morphee. Je me suis endormie ce soir-la avec l'intime conviction que le seul moyen de survivre par ici, c'etait d'en partir le plus vite possible! 2. Positiver (au besoin s'équiper d'une pelle et d'une pioche, il faut parfois chercher loin) Des les 1ers jours je me suis retrouvee en equipe avec Merja, Tim (Canadien) et Sean (Australien de Tasmanie). On nous a envoyés de ferme en ferme, de Shiraz en Cabernet, et tres vite il nous a fallu trouver, ou inventer, de bonnes raisons de rester. Au terme de longues concertations, nous sommes parvenus a la redaction mentale de cette liste: - on ne gagne pas beaucoup d'argent mais au moins on ne dépense rien (forcement, je ne vois pas ou on aurait pu vider nos porte-monnaies, meme si on avait eu le temps...) -c'est plus agreable de travailler a l'exterieur que dans un bureau (bien que par 35 degres on aurait apprecié la climatisation). On est au soleil, on a deja pris de belles couleurs (un bronzage agricole des plus elegants) -les agriculteurs pour qui on travaille ont tous été tres sympas (meme s'ils nous exploitent!), et en etant loin des sentiers touristiques balisés, on decouvre la vie de l'interieur dans l'arriere-pays. -on arrive a rire de nos infortunes, tant qu'il y a de l'humour il y a de l'espoir! -travailler 10 a 12h quotidiennement nous permet de voir le soleil se lever et se coucher. Spectacle garanti et different chaque jour. Bon, finalement on a vu pire. On oublie qu'on fait du benevolat, qu'on est brisés au point que renouer avec la verticale est un veritable sport chaque matin, et on decide de rester... Disons une dizaine de jours, pas plus! 3. Communiquer La clé de la survie! Seule avec les raisins ou les oignons, je serais devenue aliénée! - Avec les gens du village. Ils nous ont adopté immediatement. Nous arrivions les mains noires et les vetements maculés de raisin, plus tard recouverts d'1 cm de poussiere et puant l'oignon, mais il en fallait plus pour les effrayer. Nous etions les courageux "fruit pickers", ca nous valait leur respect et leur affection. Un sentiment reciproque d'ailleurs, on avait plaisir a bavarder avec les caissieres du supermarché et partager quelques bieres avec les fermiers du coin. En compagnie des hommes coiffés d'un chapeau feutré, la barbe bien longue et les bras tatoués, des femmes dont les vetements semblaient nous crier "nous ne sommes pas des fashion victim" , nous avons passé quelques bons moments dans l'unique pub du coin. -Il y a eu bien sur les nombreux "colocataires" et "collegues" de l'auberge. Pas toujours les memes, ca allait et venait, mais avec une moyenne de 40 pensionnaires, on se trouve facilement des affinités avec quelques personnes. Cette vie "communautaire" n'a pas que des avantages mais il faut dire ce qui est, ca console de savoir que d'autres sont dans la meme galere. Ce qui m'a vraiment tenu en vie et sans quoi je ne serais jamais restée aussi longtemps, c'est avant tout un petit noyau de 3 personnes dont les noms cotoyaient le mien sur le tableau d'affichage qui annoncait nos taches du lendemain. Tim et Sean sont vite devenus de bons copains, ils ont amenagé dans la meme chambre que Merja et moi et ont joué tour a tour les frangins protecteurs, les bout en train, les amis qui reconfortent et remotivent. Et puis il y a Merja. Bien qu'on ait de nombreux centres d'interet communs et un parcours de vie tres similaire, ca n'avait rien d'une amitié gagnee d'avance. Bien trop fieres, l'une comme l'autre, de notre independance ou peut-etre du statut surfait de voyageuse solitaire auquel les guides de voyage persistent a consacrer un paragraphe special. Fierté injustifiée bien sur, demesurée et stupide, qui pendant quelques jours nous a valu une relation tres superficielle. On refusait toutes les 2 de s'avouer qu'on avait terriblement d'un(e) ami(e) apres plusieurs mois de rencontres ephemeres. On a joué un moment les filles qui-n'ont-besoin-de-personne, jusqu'a ce que la realité nous remette a notre place et qu'on tombe litteralement dans les bras l'une de l'autre. Une belle amitié, qui m'a fait regretté que personne n'ait pris un billet pour faire un bout de route a mes cotés. 4. Ameliorer son quotidien Plein de petits details qui font la difference et qui finalement vous amenent a dire: allez, je rempile pour une semaine, meme pas peur! Cuisiner ensemble plutot que se retrouver en face de ses nouilles en pot type Bolino. Laisser quelques bieres au frigo pour les trouver bien fraiches au retour du boulot. Faire de notre chambre un lieu vivable meme si ca passe par le demantelement des lits superposés pour mettre les matelas par terre. Et notre activité preferée: rever a "l'apres Kingston-on-Murray". On se voyait retrouver une vie sociale, manger dans un bon restaurant, boire un vrai café, faire la grasse matinée, etre propre toute une journée... N'importe quoi pourvu qu'on garde a l'esprit que tout allait etre fantastique quand on rendrait nos tabliers. 5. Accepter sa defaite pour mieux rebondir La defaite, ca a été de constater qu'apres 10 jours on n'avait quasiment rien pu economiser. Nos maigres salaires dependaient des quantités de raisins ramassees, et meme en etant rapide on obtenait des sommes ridicules. Payés au seau, a la boite ou a la tonne, ca revenait toujours au meme resultat: une misere. Pour vous donner une idée, une tonne etait payée 87 dollars australiens, soit environ 50 euros. Et c'est avant qu'on nous deduise 13% de taxes. Maintenant il faut savoir qu'une tonne, c'est tres beaucoup beaucoup et bien souvent toute une journee etait a peine suffisante pour obtenir cette quantité. Tout n'etait pas pour autant perdu puisqu'on avait des perspectives de "promotions". D'autres travaux etaient payés a l'heure et ca devenait rentable de transpirer. On a supplié Warwick de nous envoyer cueillir les olives, les amendes ou les citrons, mais les places etaient prises par d'autres qui attendaient depuis plus longtemps. Seuls Sean et Tim ont deniché du travail comme trieurs d'oignons. Aussi triste que cela puisse paraitre, je les enviais beaucoup. Jusqu'au jour ou ils sont rentrés en nous disant qu'il y avait 2 postes qui se liberaient dans leur ferme. J'ai couru vers Warwick: ces places, Merja et moi, on les merite apres 2 semaines de vendange pour 3 fois rien! -"Je ne peux pas, le patron n'embauche que des gars. -T'es pas serieux? -Si. Je suis desolé mais ca ne depend pas de moi. -J'arrive pas a y croire. D'apres ce que racontent Tim et Sean, je ne vois vraiment pas en quoi il est necessaire de posseder un chromosome Y.... Ecoute, voila ce qu'on va faire. Merja et moi on va y aller demain matin et ils seront au pied du mur. Je leur dirai de nous laisser essayer une journee, et s'ils ne sont pas contents tu n'auras qu'a leur promettre de leur envoyer 2 travailleurs qui en ont dans le pantalon pour le lendemain." On a fait l'affaire. Tres contentes de nous, on est rentre dire a Warwick qu'ils nous prenaient. -Tant mieux, ca valait le coup de tenter. Vous savez que vous etes employées par le plus gros producteur d'oignons de tout l'hemisphere sud? -Wouah, ca en jette. Je suis sure que mes amis vont etre impressionnés." (Allez, dites-le que vous etes impressionnés!) 6. Oser demander de l'aide J'avais deja remarqué qu'en voyageant seule j'ai tendance a me poser des questions tout a fait existentielles. Je ne suis pas un cas unique, d'autres m'ont raconté qu'ils se demandaient tout a coup pourquoi un lac etait vert plutot que bleu, a quelle distance se trouvait telle etoile ou pourquoi le majeur est plus long que l'index. Pour moi ca tourne souvent autour des mots. J'entends une conversation et je m'amuse d'une expression, comme en NZ ou je me suis suprise a rigoler toute seule en pensant a "Who gives a shit?" ou "taking the piss" ("Qui ca interesse" et "se moquer, plaisanter", mais litteralement "Qui donne une merde" et "prendre la pisse"). Dans les champs, ce n'est pas allé en s'arrangeant... Devant les vignes, je rageais de ne pas comprendre pourquoi le francais et l'anglais avaient decidé d'embrouiller l'apprenant debutant avec "grape" qui veut dire raisin et "raisin" qui signifie raisin sec. Quelqu'un l'a fait expres? Au milieu des champs d'oignons, ca a pris une ampleur demesurée. Ca tournait en boucle, et j'en revenais toujours, inlassablement, aux oignons... Extrait de mes pensées: "Oignons... c'est un mot bizarre... je me demande quelle est l'ethymologie..." La me venait le mot "moignon", puis je pensais aux mutilés, et j'arrivais au Cambodge. "Je me demande si j'aurai le temps d'aller jusqu'au Cambodge? Surement pas, ou alors il faudrait que je trouve un vol pas cher. A voir, si j'ai encore un peu d'argent. Mais pour ca il faudrait que je passe encore du temps dans les oignons. Oups, les oignons a nouveau. Retourne en Asie. Ah, les verts des rizieres, c'est trop beau. On moins la-bas les cultures ont un interet esthétique. Je me demande s'ils font aussi pousser des oignons? Bon, pense a autre chose, pense, pense, musique par exemple. Essaie de te rappeler les paroles d'une chanson. Et puis pendant que tu y es tu n'as qu'a la chanter, au moins s'il se met a pleuvoir la moissoneuse ne pourra plus ramasser ces maudits oignons. Merde, les revoila. OK, pas de panique, pense, pense, a ce que tu vas acheter au supermarche pour le repas de ce soir. Euh, un risotto ca pourrait etre une idee. Du moment que tu le fais sans oignon. Remarque comme on les a gratuitement, on pourrait en profiter. Y'a quand meme pas beaucoup de plats qui sont composes essentiellement d'oignons... Soupe a l'oignon? Flan d'oignon? Gratin d'oignons? Salade d'oignons? Compote d'oignons? Caviar d'oignons? Blanquette d'oignons?" -"Heeeeeeeeelp!" m'a entendu crier Sean ce jour-la. "J'en peux plus, je suis cernée, ces oignons deviennent une veritable obsession. Parle-moi, dis-moi n'importe quoi. Raconte-moi ta Tasmanie natale, ton metier en details (ingenieur en plasturgie ou un truc passionnant dans ce gout-la), fais-moi la liste de toutes ces bestioles venimeuses qui peuplent ton pays, c'que tu voudras. Et si tu ne trouves pas, invente, imagine, sois creatif. Je suis prete a croire en tes connaissances encyclopediques sur l'activité sexuelle des platypus dans le désert meridional des anneaux de Saturne. Au moyen-age. Oui, meme une blague mysogine a 2 balles fera l'affaire. Mais je t'avertis, si tu prononces une seule fois le mot interdit qui commence par "O", je prends la voiture et je vous plante la, toi, les autres et les f*****g oignons! Fuck, c'est moi qui l'ai dit. Aide-moi!!!!" 7. Connaitre ses limites J'avais réuni ce qui me semblait suffisant pour finir mon voyage sans etre obligée de dormir sur des bancs, mais je repoussais sans cesse la date de mon depart. Quelques indices m'avertissaient qu'il etait temps de plier bagage, je les ignorais. Mon bronzage pathétique donnait l'impression que j'etais encore habillée sous la douche. La fatigue s'accumulait et le café du matin du etre complété d'une thermo d'un litre pour me tenir eveillée. Mon anglais devenait d'une vulgarité sans precédent au contact d'une population au language peu raffiné. Je n'etais plus fucking capable de prononcer une fucking phrase sans un "fuck", en bref j'etais prete a auditionner pour le prochain Tarentino. Et puis un soir j'ai su que c'etait l'heure. J'ai décidé d'une date et j'ai acheté le billet de bus libérateur. -"Tu as eu du mal a t'endormir hier?" me demande Sean le lendemain de ma prise de conscience. -"Ouais, t'as remarqué? Au lieu des 20 secondes habituelles, ca m'a pris au moins 3 minutes. Je regardais mon sac a dos et j'ai realisé que ce n'etait pas une vie pour lui! La route me démange, je crois qu'il est temps pour moi de repartir." J'ai fait mon "come back" a la civilisation et pris l'avion jusqu'a Darwin, étape repos indispensable avant de vraiment reprendre les chemins du monde.