| |

Despedida... |

de Marion, le 05-02-2005 |
| |

Cet après-midi j’ai dit au revoir à Cristian. J’ai pris l’habitude de quitter les gens rencontrés au hasard des routes. On partage quelques moments, parfois on a le temps d’apprendre à se connaître un peu, de s’apprivoiser, de s’apprécier, et chacun reprend sa route ou reste à sa place. Plus tard on y repense en souriant ou avec un brin de nostalgie. On retient un prénom, un visage, un fou rire ou une discussion. Ce n’est jamais tout à fait la même histoire mais l’issue reste identique : on se souhaite bonne continuation, on s’embrasse et à la prochaine ! C'est la regle du jeu, c'est simple.
Aujourd’hui c’était une autre histoire. Je ne connais Cristian que depuis 8 jours, il n’y avait pas de raison que ce soit différent. Pourtant lorsqu’il m’a pris dans ses bras j’avais la gorge nouée et j’ai du me faire violence pour contenir mes larmes. Je suis allée me réfugier dans l’obscurité d’une salle de cinéma. Pedro Almodovar n’était pas le réalisateur préconisé pour me remonter le moral. Alors j’ai sorti les mouchoirs en papier. Je n’ai pas pleuré pour « la mauvaise éducation », je n’ai pas non plus pleuré pour Cristian mais pour ce qu’il représentait : mon dernier amarre à l’Amérique latine.
Je me suis attachée à ses gens, à leur vie, leur pays. M’en aller c’est m’arracher, presque littéralement. En montant dans l’avion tout à l’heure je sais que je laisserai un peu de moi sur ces terres. Plus que quelques mois de ma vie, j’y laisse aussi des émotions vraies, des prises de conscience, un rêve devenu réalité. J’emporte les souvenirs, comme autant de pierres précieuses ramassées ça et là.
Parce que c’était la dernière, cette étape à Santiago a été particulière. Je n’avais ni le cœur ni l’envie de « fouiller » la ville d’avenues en musées. J’ai préféré me perdre. Quelquefois je sortais l’appareil photo sans grande conviction. J’aurais voulu qu’il puisse enregistrer l’odeur du maté, la chanson de la langue de Castille aux terrasses des cafés, le goût de ma dernière empanada « queso con champiñones », les mouvements de tango et salsa sur les pistes du Havana... La mémoire se chargera-t-elle de ce travail d’archive ? Je l’espère.
De Santiago, je n’avais que 2 attentes précises : voir la maison de Pablo Neruda et le Parc pour la paix. La 1ere fut chose facile. Située à 2 rues de mon auberge, dans le quartier très sympa de Bellavista, la maison du poète chilien lui ressemble. 3 bâtiments distincts: en forme de bateau, c’est la partie pour recevoir. Le phare, la partie intime. La dernière, la partie culturelle, c’est son atelier, sa bibliothèque. Il jouissait autrefois d’une vue splendide sur la ville. Aujourd´hui un énorme bâtiment nargue celui qui s’attarde aux fenêtres : un immeuble vitré en forme de gigantesque téléphone portable. S’il voyait ça il en mourrait une 2eme fois…
Pour trouver le Parque por la Paz, ça m’a demandé plus d’efforts. J’avais appris son existence dans un article de journal, mais personne autour de moi n’en avait entendu parler. Je demande aux Chiliens : rien. Les touristes peut-être ? Toujours pas, il n’apparaît dans aucun des guides. Même le personnel de mon auberge est resté muet, pourtant ils avaient été incollables jusque là : du programme du ciné d’art et d’essais au numéro de bus pour aller dans tel quartier, rien ne leur échappait. Ce parc était autrefois la « Villa Grimaldi », camp de concentration pour les opposants au régime Pinochet. Plusieurs milliers de personnes ont franchi ses portes, les plus chanceux en sont sortis après des séances de torture indicibles, les autres ont été exécutés sans laisser de trace. A la fin de la dictature, la « villa » a été rasée pour dissimuler les évidences de l’horreur. Les lieux ont depuis été transformés en parc à la mémoire des disparus. Un mur rappelle le nom de chacun. Des noms écrits trop petits sur un mur trop grand et pourtant rempli. Quelques-uns sont effacés à la peinture blanche. Retrouvés? Revenus d'exile? Combien? 5, 10, 15 peut-etre parmi les milliers. Au-dessus de la liste cette phrase : « el olvido está lleno de memoria ». L’oubli est plein de souvenirs. Est-ce vrai pour les Chiliens ? Pourquoi personne n’a connaissance de cet endroit ? Pourquoi a-t-il fallu que je consulte internet pour savoir où il se situait et comment m’y rendre ? Pourquoi le gardien d’entrée m’a dit que les rares visiteurs sont la plupart du temps des étrangers ? La page se tourne-t-elle aussi vite ? L’Histoire rapidement reléguée au grenier des mémoires ?
Enfin, Valparaiso, dit Valpo. Une escapade de 2 journées où j’ai retrouvé l’Amérique latine dans toute sa splendeur. Il était facile de s’y perdre. Le plan des rues et collines est un enchevêtrement incompréhensible de rues et ruelles, de funiculaires et d’escaliers. Ces escaliers… Neruda disait que celui qui parcourrait tous les escaliers de Valparaiso aurait fait le tour du monde. Ils sont partout, ils montent au ciel, tournent et reviennent en arrière, se cachent dans un recoin, s’envolent en colimaçon et plongent vers la mer. Si après ça vous n’etes pas réveillés, les façades des maisons s’en chargeront : des pastels aux jaunes vifs, des bleus, des vert granny smith, des pourpres, autant de couleurs qui agissent sur les nerfs comme de la caféine.
Allez ensuite vous reposer avec une partie de Prisca sur une des nombreuses places. C’est un genre de belotte, le poing fermé tape sur la table mais l’humeur est à la détente et l’amitié. On y joue pour de l’argent ? Noooo, c’est juste pour passer le temps.
J’aimerais dire que je « mets les voiles ». Traverser le Pacifique en bateau m’aurait laissé le temps de voir venir et de tourner cette 1ere page du voyage. Au lieu de ça je serai catapultée en 13h d’avion de l’autre coté de la planète. Je pense que le décalage ne sera pas qu’horaire. A ver…
|

|
|
|
|