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Ne vous déplaise, je ne danserai pas la javanaise... |

de Marion, le 09-06-2005 |
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Java marque le début d'une période sombre. Surabaya en est l'introduction, le mauvais augure.
Je réapprends l'insécurité. Dans le hall de gare, on m'avertit a 2 reprises: "hati hati" (attention), en pointant le sac posé a mes pieds. En marchant le long d'une rue pourtant fréquentée, un homme en mobylette s'arrete a ma hauteur et me dit simplement "sexe?". Je suis tellement abasourdie que je ne trouve qu'a répondre "pergi" (va-t-en). Je suis occidentale, en plus d'etre riche je suis une pute. Il y a des coups de genou qui se perdent.
Je suis aussi seule pour la 1ere fois depuis 6 semaines. Si c'est en général agréable de retrouver une solitude nécessaire, cette fois elle m'apparait comme un poids. La chaleur m'accable, comme hier, et le jour d'avant, mais ici elle devient un peu plus insupportable, melée a la crasse d'une ville gigantesque, grise, polluée, puante, bruyante et antipathique.
Je m'exile dans un centre commercial climatisé pour oublier un moment les mauvais cotés de l'Indonésie: je commande un vrai café chez Starbucks et enchaine avec un film américain tres moyen dans le cineplex. Je décide de compléter mon echappée du monde oriental par un interlude sur le World Wide Web.
C'est un coup de massue. Je suis assommée devant l'écran, relisant ce message que je refuse de croire. Je ne sais pas ce qui se passe ensuite. Est-ce que je reste dans le cybercafé? Est-ce que j'essaie de téléphoner? Est-ce que je pleure? Surement un peu de tout ca. J'ai du marcher aussi, peut-etre pour essayer de réaliser. Quand je reprends mes esprits je suis dans une de ces rues miteuses qui se ressemblent toutes. S'asseoir. Une marche d'escalier. Etre assise me donne l'illusion de la sécurité. Je suis un peu moins visible, un peu moins perdue, un peu moins vulnérable. Taxi. Je rentre a l'hotel. Je n'ai réussi a joindre personne en France. Je fais ce que beaucoup font face a un probleme en voyage: je boucle mon sac et m'en vais plus loin.
Je rejoins le calme et la fraicheur des montagnes. J'arrive dans un village au pied du volcan Gunung Bromo. Je veux rester occupée physiquement, j'ai peur de m'effondrer. Je pars marcher, je ne sais pas ou, je ne vois rien. J'essaie plus tard de trouver le sommeil, mais quand le réveil sonne pour aller au sommet et assister au lever du soleil, il est 3h du matin et je n'ai pas vu l'ombre de Morphée.
Je me revois prendre des photos de ces paysages surréels alors que le jour les dévoilait, j'y étais. J'étais sur ces sommets mais ce n'est dans ce décor que je vivais. Ces formes, ces arrondis, ces pentes, ces verts, c'etaient ceux des Buttes Chaumont. Mes pensées me ramenaient a Paris. J'étais projetée l'été dernier, quelques jours avant mon départ. Le Parc exhalait la quiétude et l'assoupissement des mois d'aout dans la capitale. Je m'accrochais au bras de mon frere pour emboiter son pas, parce qu'il a pris cette manie parisienne de courir plutot que marcher.
De quoi on parlait? Est-ce qu'on se disputait une fois encore pour des futilités (les CDs que t'as acheté sont nullissimes / Qu'est-ce tu connais a la musique?)? Est-ce qu'il me donnait une lecon de philosophie parce que "frangine, t'as encore rien compris a la vie"? Est-ce que je lui disais qu'il est chiant et qu'il m'énerve, que c'est pour ca que je l'adore et qu'il va me manquer?
A quoi bon continuer? Pourquoi rester la? Je regarde ces gens autour de moi, ce n'est pas a leur coté que je veux etre. Ma place n'est pas ici. Plus maintenant. Je rentre. C'est décidé. Je prendrai le prochain bus pour Jogjakarta ou j'acheterai un billet. Le monde attendra. Mon monde, lui, vient en priorité.
A la mode indonésienne, j'arrive a 4h du matin a Jogja. Tout est fermé, je suis épuisée. Je prends une chambre d'hotel, claque la porte au nez de la nuit et trouve enfin le sommeil. Réveil en sursaut. Cybercafé. Je n'ouvrirai plus mon courrier électronique avec plaisir et légereté. J'ai peur d'une autre bombe.
Pas de nouvelle mais ces lignes, qui ont anticipé ma réaction: "Tu ne verras plus jamais le monde de la meme facon, tu porteras un autre regard sur la vie, mais la Terre ne s'arrete pas de tourner. Poursuis ton chemin."
Je ne suis pas sure d'avoir la force. J'ai besoin de parler. Toujours personne au bout du fil. Alors je téléphone a Jogjakarta. J'appelle Fanny.
Il y avait cent et une raisons que je fasse la connaissance de Fanny en France. Nous avons grandi au pied des memes montagnes, usé nos pantalons sur les memes bancs des memes écoles. Nous avons devalé les memes pentes enneigées, joué de la musique cote a cote. Plus tard on a frequenté le meme lycée, les memes salles de théatre, enfin les memes amis. Pourtant lorsque je lui ai ecrit quelques temps avant d'arriver a Java, mon message disait:
"Est-ce que tu vas savoir qui je suis? Je me souviens de toi comme de la fille de mon médecin. Peut-etre auras-tu un vague souvenir de la fille de ton prof de maths?"
Elle se souvenait. J'étais la bienvenue, quand je voulais.
Enfin quelqu'un qui décroche le combiné. Ou es-tu? Je viens te chercher.
Je découvre son chez elle, une petite maison de 3 pieces, toute simple, pleine de monde, pleine de vie. Il y a des amis, des artistes, son mari et son fils a la beauté unique des enfants metissés. Et Fanny. Pas du tout celle que j'avais imaginée. Fanny a les cheveux rouges. Fanny est un peu déjantée. Fanny prépare des spaghettis. Je suis fan.
Je la bombarde de questions. Je ne sais rien d'elle ni de sa vie. Je trouve aussi quelqu'un qui écoute. Pas un regard humide de compassion, que j'aurais détesté, juste une oreille attentive, juste ce qu'il me fallait. Fanny est un cadeau inopiné.
Mais il presque 18h, "putain je vais encore etre a la bourre", elle part travailler. Elle est interprete pour plusieurs ONG.
-"Celle-la c'est quoi?
-C'est un cas désespéré. Je n'aime pas dire ca, je voudrais etre positive, mais ils bossent pour le commerce équitable et dans ce pays champion de la corruption, c'est peine perdue."
Je passe les jours suivants a attendre des nouvelles trop espacées qui ne me suffisent jamais. Comment leur dire que j'ai besoin d'etre tenue au courant? Que d'etre loin rend les choses d'autant plus difficiles? Impossible de lancer un égoiste "hé ho, ne m'oubliez pas", alors que le monde s'est écroulé sous leurs pieds.
Je m'oblige a garder un agenda de ministre zélé. C'est le marché, c'est le palais du sultan, c'est le temple de Borobudur. Ouais, j'y suis allée. Mais en téléchargeant les photos quelques jours plus tard, j'ai eu l'impression de les découvrir pour la 1ere fois. Je suis la physiquement mais le coeur n'y est pas. Je pense encore a rentrer.
Paradoxalement, c'est lorsque je me suis sentie le plus loin d'Indonésie que j'ai aussi le plus appris et le mieux compris ce pays. A travers Fanny. Parce qu'elle vit ici depuis 6 ans, elle connait ces choses qu'il est impossible de percevoir en simple voyageur. Elle a ce regard intérieur, mais extérieur aussi. Elle est capable d'etre critique, mais d'accepter aussi.
Je reprends la route. J'espere qu'elle aussi me reprendra. Je ne suis pas tres convaincue. Un peu chancelante, un peu hésitante, je m'envole pour Bornéo. Je compte sur le temps et sa capacité a ankyloser les douleurs, comme un anesthésiant, meme s'il ne cicatrisera pas les blessures... |

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