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C'est comme ca qu'on t'aime...

de Marion, le 01-06-2005
 

C'est celle-la l'Indonésie que j'aime. Celle de la nonchalance et de la simplicité, celle des villages retirés sur des iles que l'on ne saurait meme pas situer. "Rote", qui se dit aussi "Roti", n'a meme pas un nom a faire rever. Pensez Jamaique, Tahiti ou Martinique, vous vous laisseriez bien tenté par un billet sans retour? Mais Rote!? Pourtant c'est celle-la l'Indonésie qui me plait.
On a déja tout vu aujourd’hui, sans meme sortir de chez soi. On a la télé, internet, le National Geographic, les grands reporters, les documentaires sur les baleines et les trains du monde, on a la Terre sous la main. La Planete est offerte, transparente. L'avion l'a rendue accessible, instantanée. On circule mais il n'y a plus rien a voir.
Et un jour, sans bien savoir comment vous en etes arrivé là, un ferry vous dépose a Pantai Baru et vous savez que c'est pour ca que vous voyagez. N'imaginez pas que ce soit plus beau qu'ailleurs. C'est juste un coin paisible, sans chichi ni tralala, un endroit ou il fait bon vivre et ou les Indonesiens, tout en vous montrant de l'interet, vous laissent respirer.

Pour une fois les prix n'ont pas subi une soudaine inflation a la vue d'etrangers. Ca ne me derangerait pas de payer un peu plus que les locaux, c'est le principe qui m'exaspere, c'est le fait d'etre systématiquement prise pour une truffe. Partout on nous a répété des prix multipliés par 10, nous assurant "si si, c'est le prix. Pas cher." Ron me disait qu'a Cuba il y a des tarifs différents pour les autochtones et les touristes. Ca ne plait pas forcément au porte-monnaie mais au moins vous le savez et on vous épargne toute cette hypocrisie.
J'aime Rote parce qu'il y a une seule route et 1000 sentiers pour se perdre. J'aime surtout Rote pour ses habitants. Parce qu'en réponse aux "Hello Mister" ils se contentent de nos sourires. Parce que du coup, voyant qu'ils n'insistent pas en hurlant: "where are you going, excuse me, Mister, EXCUSE ME...", on a envie de leur dire "Selamat siam/ pagi/ sore/ malam" (bonjour) et de s'arreter échanger quelques mots. Certains meme ne nous disent rien, mais ils ont ce signe de reconnaissance aisément identifiable: les sourcils se levent et les pommettes s'écartent. En Occident, il ne peut s'agir que d'une avance sexuelle. En Indonesie ca se traduirait par quelque chose comme: "on ne se connait pas, on ne se parlera peut-etre jamais, mais je prends acte de votre présence."

C'est dans un climat comme celui-la (et je ne parle evidemment pas du hammam dans lequel on continue de baigner) qu'on a envie de s'attarder aupres d'eux, autour d'un de leur thé trop sucré ou d'un café a la turque. C'est dans cette atmosphere détendue que je me suis retrouvée dans une salle de classe a enseigner les jours de la semaine en anglais, a 18 petits bouts qui ne manqueront pas de raconter la visite surprise de leur journée. Je n'avais rien demandé, je m'etais arretée sur une murette de la cour de récréation pour changer la carte mémoire de mon appareil photo. L'institutrice m'a invitée et m'a laissé son bureau. Je ne sais pas laquelle de nous 2 se sentait la plus honorée. Mon indonésien est loin d'etre assez bon pour comprendre tout ce qu'elle était heureuse de m'expliquer, mais j'ai retenu que parmi les enfants, en majorité de confession musulmane, il y avait aussi des hindous, 1 bouddhiste, 2 chrétiens et un catholique (je ne sais pas quelle distinction ils font). Ca venait confirmer l'impression que j'avais des différentes religions dans l'archipel, qui montrent un rare exemple de tolérance et de cohabitation harmonieuse. On pense a l'Indonésie comme de la 1ere nation musulmane du monde par le nombre de ses fideles, mais elle n'a rien d'un bloc monolithique. J'ai vu des temples hindous cotoyer des églises, des cultes animistes dans des villages ou les femmes sont voilées, entendu la voix des imams résonner au-dessus de cimetiere chinois, et jamais je n'ai eu l'impression d'une quelconque animosité a l'égard de ceux qui ne prient pas les memes Dieux. Ce qui est important pour eux, c'est de croire. C'est du reste obligatoire. On est en pays theiste. Le gouvernement compte un ministre des cultes. Votre religion est inscrite sur votre carte d'identité. On n'est pas athé. C'est assimilé au communisme et c'est un aller simple en prison qui vous est reservé.

C'est encore au hasard de simples échanges qu'on a débarqué a Mbore. Le village n'est pas sur notre carte de l'ile. Apres avoir demandé notre direction a chaque croisement de sentiers, une fois les pneus de notre 2 roue bien usés, on a enfin rejoint la cérémonie a laquelle nous étions conviés. On inaugure un puit tout juste construit, longuement espéré, et pour l'occasion on ne fait pas les choses a moitié. Le puit en question est béni d'une longue messe, le gouverneur de Rote a enfilé son plus beau costume pour délivrer son discours sur une estrade de fortune, les hommes se sont coiffés de leur beau chapeau a la subtile évocation phallique (voir photo), et les femmes se sont activées depuis l'aube pour cuisiner un repas gragantuesque. Nous sommes une centaine a le partager. Le menu est varié mais la cerise du gateau, le beurre sur la tartine, c'est la viande: on a tué et mijoté 2 chevaux.
Le gouverneur parle un peu anglais, il est heureux de discuter avec Ron et moi. Il nous parle de cette communité comme d'un peuple simple mais courageux, il veut nous montrer toute sa fierté mais il en fait trop. Je ressens une certaine gene de sa part, un complexe d'inferiorité qu'il aurait a notre egard. Il s'excuse presque du peu qu'ils ont a offrir et mentionne a plusieurs reprises la modernité de nos "beaux pays".

J'en parle a Ron plus tard. Il a eu le meme sentiment. Mais qu'est-ce qu'ils s'imaginent de nos pays pour se sentir aussi inferieurs? C'est nous qui devrions baisser les yeux de honte. Quelle est l'image qu'ils recoivent du monde occidental? Des sauveurs de l'humanité qui viennent a la rescousse du Timor? Des pays tellement riches qu'ils en envoient pour aider a reconstruire les régions devastées par le tsunami? Des gens si bons qu'ils viennent, par le biais des ONG et des missions humanitaires, offrir un service de vaccination ici, proposer un plan d'irrigation la...?
Et le reste, est-ce qu'ils ne le voient pas? Est-ce que personne ne leur dit que ce sont ces memes pays qui exploitent leur main d'oeuvre bon marché? Les memes qui ont soutenu les pires dictatures? Ceux-la encore qui vendent des armes et regardent les autres s'entre-tuer?
C'est nous qui devrions etre complexés et s'excuser. Mais nos ancetres colons ont réussi ce tour de force, malgré des siecles d’horreur, a se faire passer pour "plus avancés", soi-disant civilisés.
Je souris.
-"Quoi?" me demande Ron.
-"Ca me manquait.
- Qu'est-ce qui te manquait?
- Ca, ce truc typiquement francais, de parler pour n'arriver a rien, juste pour le plaisir de discuter ou de confronter ses idées. C'est stérile, je ne te ferai pas changer d'avis et mes opinions n'auront pas changé a la fin de la conversation, mais ca me manquait."

J’ai souvent déploré de croiser des voyageurs qui s'arretent, dans le meilleur des cas, a de simples constats. "Ah oui, c'est triste toute cette misere" j'entendais a Buenos Aires, en passant a coté de pauvres gens qui fouillaient les poubelles sur des parkings envahis de Mercedes. Ils ne sont pas nombreux ceux qui iront chercher plus loin, qui essaieront ne serait-ce que de comprendre comment l'Argentine en est arrivée la. Dommage. Ca ne changerait rien de plus d’en parler, d'essayer de démeler le comment, le pourquoi, les conséquences, ou peut-etre que si, peut-etre que c'est deja un début de prendre conscience.

On rentre a Nemberala. C'est la que nous avons élu domicile pour une petite semaine. Parce qu'a Nemberala il y a des grosses vagues. Et qui dit grosses vagues dit surfeurs, dit touristes, dit 4 hotels pour les heberger. Et pour nous loger nous aussi. On mange tous ensemble les repas que l'auberge prépare. Ce soir-la le sujet-débat de nos compagnons de tablée consiste a determiner la meilleure heure pour les meilleurs courants du lendemain, la forme et la taille des vagues qu'ils esperent trouver.
Ron me glisse en francais:
-"Je crois que ces conversations ne te manqueront pas.
- Tu es perspicace.
- Je te fais ta lessive demain si tu arrives a les faire changer de sujet."
J'ai lavé mon linge moi-meme.

Enfin, si j’ai aimé ce petit séjour a Rote, c’est aussi parce que ca ne gache rien de vivre ces moments-la en bonne compagnie. Il y a des cotés pratiques a voyager a plusieurs. On se sent plus en sécurité parfois, ca revient aussi moins cher parce que les chambres sont au meme prix que l'on soit seul ou 2, on peut compter sur quelqu'un pour surveiller ses affaires, pour les filles c'est un soulagement de moins subir les avances masculines, etc. Mais ces raisons ne suffisent pas, on ne choisit pas de faire la route avec quelqu'un juste parce que c’est plus facile.
Il faut etre capable de partager, d’apprecier les memes moments.
Un moment comme ca... Ou on arrete la mobylette en haut d'une cote et on s'asseoit au pied d'un cocotier...
Ce n'était pas un de ces paysages a vous couper le soufffle, a vous laisser sans voix. C’était juste un moment pour s’arreter, pour ecouter le silence. Un silence a perte d'ouie. J'en ai vu des silences, j'en ai contemplé de toutes sortes, et chacun a sa propre signification. Il y a le silence qui accompagne le matin sur une foret, il est différent du silence d'une ville endormie. Il y a le silence avant l'orage, le silence apres la pluie, ceux-la ne sont pas les memes. Il y a les silences entre les gens. Ces silence-la peuvent parler. Ils racontent la peur, la gene, le doute, le vide. Ou bien, comme cet apres-midi-la, ils vous rappellent simplement qu'il n'y a rien a dire. C’etait un de ces moments-la ou les mots ne servent a rien. Juste un instant comme ca, ou on reconnait le bonheur avant d'entendre son bruit quand il s'en ira. Et tant pis s'il fait un boucan d'enfer, parce que juste avant on aura enregistré ce silence qui disait que le bonheur ce n'est rien de plus que ca. Et si celui-ci s'arrete la, il y aura surement un autre petit rien qui fera venir le suivant, un peu plus loin...
Je ne suis pas sure d’avoir pensé a tout ca la-haut sur la colline, mais je me revois songeant a cette phrase de mon pere, qui n'avait aucun sens a mes oreilles d'enfant, et qui disait: "Heureusement qu'on ne paye pas d'impot sur le bonheur!" Ouaip... A l'heure qu'il est je passerais en commission de surendettement...

J'ai quitté Ron qui a son tour était contraint par son visa, et c'est en avion que j'ai rejoint Java...