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Ce qu'on ne ferait pas pour un nouveau visa... |

de Marion, le 16-05-2005 |
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Ce tout nouveau pays qu'est le Timor oriental n'est plus tres loin. L'ultime trajet de bus de mon 1er sejour indonésien me laisse entrevoir des paysages de toute beauté, que ce soit a l'ouest ou l'est de la frontiere. Mais je ne suis pas la pour ca. Je ne voyage pas en classe tourisme, ce sont les affaires qui m'amenent.
Le Timor de l'est est encore un peu trop jeune (tout juste 3 ans) pour pouvoir etre visité aisément. Peu de routes et de transports en commun, des hotels uniquement dans la capitale a Dili, ou bien quelques-uns hors de prix, ouverts pour occuper les week-ends des soldats de maintien de la paix des Nations Unies, encore en poste depuis la guerre.
Bref, si je viens ici c'est pour une seule raison: obtenir un nouveau visa pour l'Indonesie. Je ne suis pas la seule. Les 3 autres voyageurs de ma guesthouse a Dili attendent eux aussi. Je leur demande comment ca se passe, ils me plombent le moral en 2 phrases.
-" Ca fait 9 jours qu'on attend. Normalement demain c'est bon.
- Et y'a pas moyen de l'obtenir plus vite, avec un backshish, au hasard?
- Ca ne marche plus. Mais si t'as une bonne histoire, ils te le font en 5 jours ouvrés. T'as pas de chance, vendredi c'est ferié pour la fete de l'indépendance, donc meme avec une bonne histoire, tu es la pour une semaine minimum.
- De toutes facons je n'ai meme pas de bonne histoire.
- Personne n'en a, mais ca s'invente.
- Ouais... C'est bien mignon d'avoir de l'imagination, mais apres il faut encore avoir l'applomb d'aller raconter ses sornettes a un officiel.
- C'est clair. C'est bien pour ca qu'on tue le temps comme on peut en attendant."
Eh bien on dirait que je vais devoir changer mes projets et consacrer un peu de temps au Tim tim. ("est" se dit "Timur" en indonesien, alors le Timor Timur a pris le petit nom de Tim tim).
A la 1ere heure lundi matin, je suis dans les bureaux de l'ambassade indonésienne. On me donne un formulaire a remplir, je le rends avec mon passeport, une photo d'identité et une bouille de petite fille triste et desolée.
-" Dans combien de temps je peux venir le chercher?
- La semaine prochaine. Mercredi ou jeudi, ce sera pret.
- Est-ce qu'il est possible de l'obtenir plus rapidement?
- Non. Il y a 2 jours feriés, ce sont les délais.
- Mais c'est que...
- Je ne peux rien faire pour vous.
- Est-ce que je pourrais au moins rencontrer quelqu'un pour expliquer ma situation?"
A ce moment-la je voulais simplement exposer la verité, a savoir que je ne suis venue a Dili qu'avec un petit sac et une brosse a dent, pensant rester seulement une ou 2 journées. Je n'ai pas non plus beaucoup d'argent et la vie est chere ici (monnaie américaine).
-"Non. Vous pouvez toujours essayer d'écrire une lettre, c'est la seule chose que je peux vous proposer."
Je demande une feuille de papier a l'employée, elle me la tend en soupirant. "Encore une qui va nous faire perdre notre temps" doit-elle penser.
Je m'asseois dans un coin et commence a rédiger, dans mon meilleur anglais, d'une ecriture appliquée, quelques lignes peu convaincantes. Je donne les motivations de mon courrier. J'explique que je n'ai que peu d'affaires et d'argent pour rester aussi longtemps a Dili, parce qu' "on m'a dit" qu'il était possible, moyennant quelques billets, d'obtenir ce visa dans la journée. Une somme que, bien sur, "I am willing to pay".
Je relis. C'est pas trop mal tourné. Je m'apprete a compléter la prose d'une formule de politesse, quand je prends conscience que ca ne passera jamais. Une bonne histoire, comme on me l'a raconté la veille, c'est par exemple ce gars qui a pretendu que sa femme, restée a Kupang et enceinte jusqu'aux yeux, etait sur le point d'accoucher. Ma mésaventure de n'avoir que 2 culottes dans mon sac ne fait pas le poids a coté.
Et puis apres tout, ce que je craignais, c'était surtout de mentir en face de quelqu'un, de confronter un regard inquisiteur, de ne pas "sonner vrai". Mais une lettre, c'est différent. Ca ouvre plein de possibilités. Sans plus réfléchir je me lance dans la broderie d'un tissu de mensonge, dont j'ai tellement honte que n'ose meme pas vous le rapporter. On y trouve bien un ou 2 fils de verité, mais noyés dans une narration de pure fiction.
Je place enfin mes "best regards", signe assurément, plie la feuille en 3 et reviens vers le guichet. A ma surprise (et ma panique!), la jeune femme la fait passer a un collegue, qui commence a lire. Je n'avais pas prévu ca. J'aurais voulu que le plancher s'ouvre et m'avale. Ne sachant que faire je reste la, abrutie. A la fin de la lecture, l'homme leve les yeux vers moi, un rictus au coin des levres, et me dit:
-" Three o'clock. Revenez a 3 heures, on vous dira si c'est possible."
J'angoisse. Je regrette. Mais qu'est-ce qui m'a pris? Rester une semaine a Dili, ce n'etait pas une sentence de prison pourtant? Quand est-ce que j'apprendrai a réfléchir avant de foncer tete baissée?
Je pars a la recherche d'un cybercafé, j'ecrirai quelques messages pour éviter de penser a mon acte spontané. Je me connecte sur MSN. 10h30 ici, ca fait 3h30 en France, je ne trouverai personne. Mais peut-etre des copains d'Australie? On est sur le meme fuseau horaire, j'ai une chance.
Tiens, c'est mon frere qui apparait "Online". J'ouvre une fenetre et m'empresse de taper, dans un francais 1PKble:
- dav, t la?
- yeeeesss
- devan ordi o milieu 2 la nui?
- je charge de la zik. sui en semaine sabatik.
- ah?
- le resto a brulé
- deconne? t'as mis le feu o cuisine?
- non, 1 mégo dan la sale
- c cool kan meme d'etre en congé?
- nickel marcel
- euh di... t'as 5 minute a consacrer a ta frangine chérie?
- toute la nui si tu veu
Je lui explique la situation, mon acces de debilité profonde et résume le contenu de ma lettre. Il se moque de moi. Il y a de quoi.
- c culoté, je te reconnai bien
- mai t'en pense koi?
- franchmen?
- ouai vazy
- j'dirai que t'a 1 chance sur 10 de rentrer en indonesi demain
- p'tain, t yper optimist. merci pour le reconfor
- a ton service. forza avec toi gran gourou.
Les heures suivantes ne passent pas. Je parviens a oublier un instant en découvrant une expo photo sur la récente guerre civile du pays. Puis l'angoisse me rattrape. Je prends plus tard un café avec un soldat des Nations Unies, je me détache un peu de mes sombres pensées. Et le noeud a l'estomac revient de plus belle.
15 heures. Je n'ose pas aller a l'ambassade. 15h10, je monte dans un taxi. 15h15 j'y suis, au pied du mur, ou plutot devant la glace teintée du guichet.
-"Wait, my friend is coming" me dit la meme employée que ce matin. J'attends. 5 minutes. Cinq minutes qui me paraissent une éternité. "L'ami" en question arrive enfin.
-"Vous allez passer dans le batiment a coté. On vous remettra un badge d'acces.
- Et apres?
- Apres demandez le bureau de Mr Hendersin, il vous attend."
Ils ont mon passeport, je ne peux pas m'enfuir en courant, pourtant c'est la seule chose que je me sente capable de faire. Les mains moites, un rien tremblantes, je frappe a la porte, telle l'adolescente convoquée dans le bureau du proviseur. Bon sang, j'ai passé l'age de ces conneries pourtant.
J'entre timidement. Mr l'ambassadeur se leve, me fixe droit dans les yeux et me tend la main.
-"Nice to meet you Marion.
-"Nice to meet you Mr Hendersin."
Il me fait signe de m'asseoir. Silence. Ses mains croisées sur le ventre, il continue de me regarder. Je ne soutiens pas son regard. La tete baissée, je me mets a prier les dieux de toutes les religions pour que cette histoire se termine vite. Bouddha, Jesus, Marie, Allah, sortez-moi de la... Et lui, pourquoi il me fixe comme ca? Pourquoi il ne dit rien? Allez, qu'on en finisse... Qu'il me demande quelques billets verts et qu'on n'en parle plus. Je veux bien glisser un peu d'argent sous la table s'il le faut... Sous la table...!!! Oh non... Je n'avais pas pensé a ca! Et s'il attend de moi des faveurs a la Monica? Au secours. Et dire que je me suis mise toute seule dans cette panade...
-"Alors?" sa voix résonne enfin, tranchant le silence épais.
Alors quoi, je pense tout bas en levant les yeux vers lui. Il tapote des doigts un papier. Je la reconnais, c'est la lettre maudite, le geste d'impulsivité que je ne cesse de regretter.
-"Vous n'avez peut-etre pas envie d'en parler?
- Non, pas vraiment pour etre sincere.
- C'est en tous cas une belle lettre. Je vais vous avouer que j'en ai lu des milliers. Je pensais que j'avais tout vu. Des histoires sordides, des tordues, d'autres tout a fait impossibles, je croyais avoir fait le tour. Jusqu'a aujourd'hui."
Je sens mes yeux s'embuer. Combinaison de fatigue, de peur et d'humiliation abjecte, les larmes coulent.
-" Oh non, ne pleurez pas s'il vous plait! Je vous trouve tres courageuse d'avoir osé dire la verité plutot que d'inventer une histoire qui n'ait pas de sens. J'ai été touché par votre sincérité. Allez, sechez vos larmes, voila votre passeport. Vous avez 30 jours, tachez d'en profiter.
-Merci"
Je n'en crois pas mes oreilles. Ou est le piege? Ah, c'est peut-etre maintenant que j'allonge les billets?
-"Je vous dois combien?" je continue d'une petite voix pour ne pas changer de registre.
-"Le visa coute 25$, ou 250 000 roupies."
Ce n'est meme pas le prix normal. J'aurais du payer 35$. Je ne cherche pas a comprendre, donne la somme exacte et met fin a l'entretien le plus mortifiant de tous les temps.
De retour a la guesthouse, les autres voyageurs me demandent comment ca s'est passé. En d'autres circonstances j'aurais surement parader, mais j'ai encore bien trop honte de ce que j'ai fait. Je leur dis simplement que ma lettre est passée. Ils sont contents pour moi, bien qu'un peu ecoeurés! Leur visa indonésien a aussi été delivré (apres 10 jours), on fera la route ensemble des demain vers Kupang.
Indonesie, 2eme effet kiss cool...
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